Biodiversité et santé : des politiques publiques à la dérive ?
Les politiques publiques relatives à l'environnement et à la biodiversité traversent aujourd'hui une crise de cohérence qui dépasse largement le seul cas de la faune sauvage. Quatre situations récentes en offrent une illustration particulièrement préoccupante : la préparation de la nouvelle réglementation relative aux espèces susceptibles d'occasionner des dégâts (ESOD), les tirs dérogatoires létaux ayant décimé la meute de loups suivie dans le cadre du projet Tir-ex en Haute-Savoie, la succession d'arrêtés d'effarouchement de l'ours pris par la préfecture de l'Ariège malgré leur suspension répétée par le juge administratif, et la réautorisation de pesticides pourtant interdits.
Dans chacun de ces dossiers, un même mécanisme apparaît : les connaissances scientifiques, les évaluations indépendantes et les décisions de justice peinent à être intégrées dans l'action publique.
La future réglementation ESOD semble ainsi ignorer les enseignements convergents du rapport 2025 de l'Inspection générale de l'environnement et du développement durable et du rapport 2026 du Muséum national d'histoire naturelle, qui recommandent une révision profonde des critères de classement, une démonstration rigoureuse des dommages invoqués et une véritable évaluation de l'efficacité des destructions administratives. Cette absence d'évaluation a également un coût économique : les dépenses publiques consacrées à la destruction des ESOD sont estimées à près de huit fois le montant des dommages officiellement déclarés pour justifier ces destructions, sans que soient intégrés dans cette analyse les services écosystémiques rendus gratuitement par ces espèces.
En Haute-Savoie, l'État a consacré 245 000 euros au financement du projet scientifique Tir-ex destiné à évaluer l'efficacité de méthodes non létales de protection des troupeaux. Pourtant, dans le même temps, quatre loups appartenant à la meute étudiée ont été abattus en seulement trois semaines dans le cadre de tirs dérogatoires autorisés par ce même État, dont deux individus équipés de colliers GPS précisément destinés au suivi scientifique. Bien que la possibilité de tirs sur les individus équipés de colliers GPS, en cas de dommages sur les troupeaux, soit une condition préalable au lancement du programme de recherche, le caractère particulièrement rapproché de ces tirs est préoccupant. Ils n'ont été réalisés ni par des lieutenants de louveterie ni par des agents de l'Office français de la biodiversité et ne semblent pas corrélés à une recrudescence exceptionnelle des dommages sur les troupeaux. Cette situation illustre une absence manifeste de coordination entre les politiques de recherche et les décisions administratives, au point de compromettre un programme scientifique financé sur fonds publics et de réduire à néant un investissement public de plusieurs centaines de milliers d'euros.
En Ariège, la répétition d'arrêtés d'effarouchement renforcé concernant les mêmes estives, malgré plusieurs suspensions prononcées par le tribunal administratif, révèle une autre forme de dysfonctionnement. En reprenant des décisions fondées sur des motifs déjà censurés par le juge, l'administration donne le sentiment de rechercher un passage en force plutôt que de tirer les conséquences des décisions de justice, alors même que des solutions alternatives de protection des troupeaux, reconnues efficaces, existent et sont soutenues financièrement par les pouvoirs publics. Au-delà de la question de l'ours, cette stratégie représente également un coût collectif : elle mobilise inutilement les services de l'État, les associations, les avocats et surtout les juridictions administratives, déjà confrontées à une charge de travail importante, pour des contentieux dont l'issue était largement prévisible.
Cette tendance s'observe également dans le domaine des produits phytosanitaires. Alors que le projet de loi Duplomb avait été censuré sur plusieurs de ses dispositions, le législateur est finalement revenu sur l'interdiction de deux néonicotinoïdes en empruntant une autre voie législative. Cette évolution est intervenue malgré l'abondance des connaissances scientifiques documentant les effets délétères de ces substances sur les pollinisateurs, la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes. L'analyse économique ne peut d'ailleurs se limiter aux seuls gains de rendement attendus dans certaines filières agricoles. Elle doit intégrer les coûts induits par l'érosion des populations de pollinisateurs, la dégradation des services écosystémiques, la perte de biodiversité, les impacts sur la qualité des milieux et, à plus long terme, les conséquences potentielles pour la santé publique. En ignorant ces externalités négatives, l'évaluation économique demeure incomplète et conduit à des arbitrages biaisés.
À cette crise de la décision publique s'ajoute une évolution préoccupante du débat démocratique. Notre société est aujourd'hui traversée par un courant de pensée qui entretient une confusion entre les difficultés rencontrées dans la gestion des territoires et l'action des « écologistes ». Cette accusation appelle pourtant une clarification. Comme l'a récemment souligné Yann Wehrling dans une tribune du Monde, « Le terme "écologiste" recouvre des réalités très différentes. Aux côtés de formations politiques qui s’en réclament existent des milliers de femmes et d’hommes qui, chaque jour, professionnellement ou bénévolement, travaillent à comprendre, à gérer et à protéger les milieux naturels. Forestiers, scientifiques, gestionnaires d’espaces naturels, agents des collectivités, associations de protection de la nature : l’immense majorité d’entre eux accomplit un travail sérieux, exigeant et fondé sur des connaissances scientifiques. Beaucoup, d’ailleurs, ne se reconnaissent pas dans les prises de position politiques ou dans les polémiques portées par le mouvement Europe Ecologie-Les Verts (EELV) rebaptisé abusivement "Les Ecologistes" . Ils souffrent aujourd’hui d’un amalgame injuste qui consiste à leur attribuer des responsabilités qui ne sont pas les leurs ». Réduire cette diversité à une caricature alimente des oppositions artificielles entre protection de la nature et activités humaines, délégitime l'expertise scientifique et favorise des décisions fondées davantage sur des postures idéologiques que sur l'intérêt général. Ce climat de défiance constitue un terreau propice à la polarisation du débat public et à l'émergence de formes d'extrémisme incompatibles avec une démocratie apaisée.
Ces différents exemples traduisent finalement une même difficulté à construire des politiques publiques réellement fondées sur les preuves. Les décisions politiques ne sauraient reposer sur la seule expertise scientifique, pas plus qu'elles ne peuvent être dictées par les seuls intérêts économiques ou les rapports de force sociaux. Elles doivent articuler les connaissances scientifiques les plus robustes, les réalités économiques dans toute leur complexité – en intégrant les coûts cachés et les bénéfices des services écosystémiques –, les enjeux sociaux et les exigences de l'État de droit. Elles doivent surtout être élaborées dans des conditions garantissant leur indépendance à l'égard des conflits d'intérêts. Lorsque les recommandations de deux rapports publics majeurs restent sans effet, qu'un programme scientifique financé par l'État est compromis par des décisions administratives du même État, que des arrêtés sont repris malgré des censures juridictionnelles répétées ou que des interdictions motivées par les connaissances scientifiques sont finalement contournées, c'est la crédibilité même de l'action publique qui se trouve fragilisée. Une politique moderne de la biodiversité suppose au contraire une gouvernance fondée sur les preuves, la transparence des arbitrages, l'évaluation de l'efficacité des mesures et le respect effectif des décisions de justice. C'est à cette condition qu'elle pourra répondre durablement aux défis écologiques, économiques et sociaux du XXIᵉ siècle.
Lien vers le communiqué de presse de Ferus : https://www.ferus.fr/actualite/actualite-de-l-ours/effarouchements-des-ours-la-prefecture-de-lariege-persiste-et-signe-dans-lillegalite